
Elle se plaint de ne pas dormir. Elle plonge une main dans son sac, en sort de petites boîtes de pilules. Elle semble ne pas comprendre, et trouve que c’est injuste.
- Et si je m’endors, je rêve. C’est pire.
Elle me parle des maisons où le rêve est enfermé. Elle en a un peu peur.
- Je n’y suis pas restée longtemps.
Elle se souvient d’une femme, assise sur un banc, dans un jardin, avec une valise, et qui attendait qu’on vienne la chercher. Son mari. Elle croyait que son mari… D’un geste, elle chasse l’image.
Je regarde le bijou à son poignet. Un grand bracelet d’argent qui se referme sur le bras avec une petite cheville.
- Pourquoi l’argent ?
Elle ne sait pas. Elle n’a que des bijoux en argent. Je lui en connais un, qu’elle porte souvent. Une sorte de peigne arrondi, avec des dents très larges qui se rejoignent, comme deux machoires.
- Il vient de Tunisie. C’est ce qu’on met, les jours de fête, à la queue des chevaux.
Dehors, il fait très beau. Elle tourne le dos à la fenêtre.
- Je n’aime pas le soleil.
Je regarde toujours le bracelet d’argent. La Tunisie. Les déserts. Dans le sable, il y a des chemins secrets, qui ne sont connus que des caravanes.
- Votre famille est de là-bas ?
- Non.
Elle n’aime pas répondre.
- Russie, du côté de ma mère. D’Odessa exactement.
Les navires sur la mer Noire. Des odeurs d’épices, et, sur le bord de l’horizon, les couleurs de l’Orient.
- Votre père ?
- Alsacien.
Elle enlève son bracelet, revient à ses insomnies. Elle parle du sommeil comme d’un homme qui l’aurait trompée. Je regarde les murs, les fenêtres. Rien ne lui ressemble. Cet immeuble, c’est un entassement de boîtes de ciment avec des vitres. Dans le désert, lorsque le soir est venu. on plante une tente, on s’enroule dans des tapis. Il n’y a pas de murs pour les nomades.
- Pourquoi cette maison ?
Elle ne sait pas non plus. C’est sans importance. Une image de maison, un mensonge de maison. Parce qu’un moment vient où il faut poser ses valises, les enfermer dans un placard, avec ses paires de chaussures, et dire : « Je suis chez moi. » Parce que c’est une image de liberté d’avoir des clefs à la main, et de pouvoir changer les serrures.
- Si on allait voir les arbres ?
Elle a envie de faire un tour au Bois. Mais il fait encore trop chaud. Elle baisse les stores. Dans la pénombre, les bijoux d’argent flambent sourdement. Sous les tentes du désert, la nuit, lorsqu’on veut faire entrer un peu de fraîcheur, on relève les murs d’étoffe, et la lune apparaît.
- L’argent…
Je ne m’étonne plus qu’elle se batte ainsi avec le sommeil. Tous les signes de la nuit sont autour d’elle. Les anciens alchimistes avaient baptisé le chlorure d’argent : lune cornée. C’est l’un des visages d’Hécate, le plus rassurant. C’est Phébé, jumelle d’Appolon, qui ne sort que la nuit. C’est le reflet d’une lumière qu’on ne voit plus, celle du soleil, qu’elle capte comme un miroir et renvoie sur la terre. Le soleil ici n’entre pas. Le soleil, c’est l’or. Le soleil, c’est le père.
- Je peux vous demander votre date de naissance ?
Elle n’hésite pas.
- 9 juin 1930.
- A Paris ?
- Oui.
Je suis curieux de ce que les astrologues sauront déchiffrer dans ce ciel de Gémeaux. Pour qui veut s’attaquer à en monter le thème astral, j’ajoute l’heure : 14h45.
Castor et Pollux. Amis et ennemis. Je les rencontre souvent chez moi, se tenant par la main, tirant chacun de son côté. L’équilibre est rare à se faire. Ceux qui les ont reçu en eux-mêmes sont à chercher sans cesse un moyen de les réconcilier. Le théâtre en est un bon. L’écriture aussi. Les voyages, un meilleur encore.
- Ah ! les voyages…
Il y a partout des bruits de roulotte.
- Pourquoi avez-vous tant voyagé dans votre enfance ?
- A cause du métier de mon père. Et puis, à partir de 1940…
Je n’ai pas besoin qu’elle raconte davantage. Ces voyages de l’Occupation, c’était une fuite devant les Allemands. C’était la meute des chiens policiers lancée sur la trace des Juifs. Les enfants s’en amusaient. Changer d’hôtel, de ville, ne jamais dire son nom, c’était comme un jeu. Mais parfois, lorsqu’il apercevait, à travers les vitres du wagon, un paysage qui lui semblait beau, l’un de ses frères (elle en a deux) disais : « Si je tirais le signal d’alarme, on pourrait s’arrêter ici. »
Cette maison où nous sommes, qui lui ressemble si peu, c’était peut-être aussi une autre façon de tirer le signal d’alarme.
Elle a fouillé dans ses bobines. Elle branche son magnétophone. Elle veut que j’entende un début de chanson : Rémusat. C’est le nom de sa rue. Elle en a fait comme un nom de bataille gagnée. Elle en a fait comme un nom de bataille gagnée.
Messieurs, vous ne passerez pas
Les portes de mon Rémusat
La petite fille agenouillée devant le matelas s’inventait une ville fortifiée, une ville dont personne ne passerait les portes. Elle savait déjà que la musique seule pouvait en être une.
La nuit vient. Je regarde toujours les bijoux d’argent. Le grand peigne se souvient des nuits du désert, de la lune sur le sable. Dans le silence, en piaffant, un cheval remuait la queue.
Elle a remis les petites boites dans son sac. Elle ne pense plus à ses sommeils. Avec la nuit, elle a reconnu son royaume. Son règne commence. Sa vérité est venue se coucher à ses pieds, comme le chien fourbe qu’André Breton a vu se coucher aux pieds de Nadja.
Hécate aussi a ses chiens.