Barbara ou Les Parenthèses

barbara_aigle

Chapitre 1

- Du café, Beaucoup de café.

C’est la nuit encore, avec des rumeurs d’oiseaux.

Les chauffeurs de poids lourds, accoudés au comptoir, tournent la tête et la dévisagent. Pas seulement parce qu’elle a gardé sa tenue de scène et son maquillage. Mais parce qu’elle vient d’entrer dans ce relais routier avec une démarche de somnambule. L’homme qui l’accompagne aussi. Ils se sont installés dans le fond de la salle, l’un à côté de l’autre, avec des gestes très lents, et ils restent longtemps immobiles, le regard fixe.

Quand on apporte le café, l’homme s’anime soudain, déplie une carte, demande au garçon de lui indiquer l’endroit où ils se trouvent. Le garçon pointe une doigt. L’homme a l’air de ne pas y croire. Il mesure plusieurs fois la distance parcourue.

- Tu te rends compte ? dit-il.
Plus de cinquante kilomètres.
- Comment as-tu fait ?
- Je ne sais pas.
Elle ne cherche pas à comprendre. Elle sait seulement que c’est fini, et qu’elle a faim. Elle demande un sandwich.
- Tu es sûre que tu n’avais jamais conduit ?
- Jamais.

Les chauffeurs de poids lourds regardent toujours par-dessus leur épaule. Des somnambules, c’est vrai. Mais aussi… Ils ne savent pas comment dire. Quelque chose comme des morts, qui se seraient brusquement dégagés du tombeau.

L’homme boit son café, se brûle. Il ne parvient pas à y croire. « On aurait pu cent fois… », pense-t-il. Et il est là, vivant, dans ce café routier, à boire du café trop chaud. Il voudrait ne pas trembler. C’est plus fort que lui. Maintenant, il a peur. Il ne voulait pas faire cette route. Il savait qu’il était trop fatigué. Il aurait préféré dormir et ne partir qu’au matin. Mais elle a insisté. Elle n’aime pas dormir dans une ville où elle vient de chanter. (Aujourd’hui encore, lorsque ses itinéraires de tournée lui permettent, elle s’en va après son tour de chant, comme on rompt une aventure de hasard. Parce que c’était seulement pour le temps de l’amour. Et lorsque l’amour est fini, à quoi bon se mentir et faire comme si c’était pour toujours ?  Il faut quitter la chambre, très vite, refermer la porte sur les secrets partagés, qu’un cercle de nuit retient prisonniers, et abandonner les villes à leur sommeil). L’homme a donc pris la route, malgré sa fatigue. Une route de Dordogne, je crois, ou des Cévennes. Nationale ? Départementale ? Je n’en sais rien. (Tout de suite ceci : dans ce que je sais d’elle, les précisions de dates ou de lieux, n’apparaissent guère. Si ce sont des chiffres qui vous intéressent, je crains que vous ne soyez déçus). Ce que je sais pourtant de cette route c’est qu’elle n’était pas de ces voies bien droites, à quatre voitures de front, comme on les fait aujourd’hui. C’était une route d’autrefois, avec des courbes, des côtes, des carrefours, des villages traversés. L’homme qui conduit a sommeil. Ces voyages de nuit n’ont rien qui permettent de rester éveillé. Dans la lumière des phares, il n’y a que des arbres, une ferme de loin en loin, peut-être du bétail dans les champs parce que c’est déjà l’été. Brusquement, il s’endort. Lorsqu’il se réveille en sursaut, il pense que cela n’a duré que quelques secondes. Il aperçoit les lumières d’un relais routier. Il s’arrête, regarde la carte et découvre qu’il a dormi plus d’une demi-heure, puisque la voiture a parcouru cinquante kilomètres.

- Comment as-tu fait ? répète-t-il.
Elle explique qu’elle s’est penchée, qu’elle a posé la main sur le volant, le pied gauche sur l’accélérateur.
- Tu n’as pas eu peur ?

Ni peur, ni plaisir, ni sentiment d’un exploit quelconque ou d’un défi. Elle l’a fait simplement parce qu’il fallait le faire, pour empêcher la voiture de foncer dans un arbre, et parce qu’elle ne savait pas comment l’arrêter. En attendant qu’il se réveille, elle a pris le pouvoir. Elle a régné. Maintenant, elle voudrait qu’on n’en parle plus.

De la même façon, dans les voyages nocturnes qu’ils font naître, les poètes posent parfois la main sur le volant de leurs machines, et les paysages surgissent et meurent à la vitesse des chemins inventés, comme les images d’un songe auquel s’abandonne, à leur côté, un lecteur endormi.

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