Barbara ou Les Parenthèses

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Chapitre 4

- Je mets des mots sur la musique, parce qu’il le faut. Mais, si c’était possible, je ferais simplement : la, la, la.

On ne fait pas : la, la, la. Personne. Jamais. Elle voudrait bien. Ce serait moins difficile. Chanter en silence, laisser les mots ne se former qu’en elle-même, avec l’espoir que le miracle aura lieu, et que quelqu’un dans l’ombre, un seul parmi tous ceux qui sont là, les déchiffrera en lui-même à la même seconde. La, la, la. Ce serait si simple. Toute une soirée de : la, la, la. Et repartir comme elle est venue : intacte.

Je ne sais pas dire je t’aime
Je ne sais pas, je ne sais pas.


Elle se débat pendant toute une chanson. Je ne sais pas, je ne peux pas. Elle dresse autour d’elle des barrières de musique. Je ne peux pas, je n’ose pas. Elle s’y enferme, s’y croit à l’abri. J’ai fait une musique, qui mieux que moi te le dira. Le piano développe alors un long thème musical, qui dit : je t’aime. Avec tendresse. Avec gravité. D’une note à l’autre, comme un chemin qu’on parcourt lentement, comme une main qui reconnaît un corps, comme une lèvre qui l’apprend. Et la voix, doucement, l’accompagne en chantant simplement : la, la, la…

Ce n’est pas de la pudeur. C’est qu’il n’y a pas de mensonge possible dans l’univers de la musique. Dire : je t’aime, dans la vie de chaque jour, c’est la règle du jeu. A n’importe qui. Au premier qui se penche sur votre divan. Sans y croire, sans même y penser. Pendant l’amour et après, en se quittant contre la porte, parce que la convention le veut. Aussi vite dit, aussi vite oublié. Ce sont des sincérités passagères. Mais lorsqu’on a pénétré dans la ville forte, lorsque les ponts-levis sont fermés, lorsqu’il n’y a plus d’autre recours que la vérité, le visage à nu, et la main offerte, chaque mot prononcé a le poids d’un serment. Dans l’univers de la musique, on ne dit plus : je t’aime, en remuant seulement des lèvres. On le dit avec le corps entier, avec la tête et le coeur et le sang. Pendant longtemps la voix se débat et refuse. Elle chante seulement : la, la, la. Mais un moment vient où le coeur est plus fort que la volonté, où les mots trouvent leur chemin, forcent les lèvres à s’ouvrir. L’aveu se fait enfin. La voix est absolument nue.

Je t’aime.

(Voilà ce dont je suis sûr. C’est une femme qui ne vit pas sa vie. Elle se la raconte, avec tant de force qu’elle finit par y croire, et les autres autour d’elle. C’est en cela qu’il est si difficile de faire une enquête, de savoir les dates, les faits, d’obtenir des précisions. Tout est sans cesse brouillé, comme par une main sur le sable qui efface, dessine, efface encore. J’ai interrogé. J’ai voulu savoir. Pendant des heures à poser des questions. J’y ai renoncé. J’avais l’impression qu’il ne s’agissait jamais de la même femme. Comme si chacun de ceux que j’interrogeais en gardait une image qu’elle n’avait tracée que pour lui seul. Cherche-t-elle à tromper les autres ? Non. A se tromper elle-même. A échapper aux chiens. «  Ah ! les voyages… » chantait-elle autrefois. C’est une belle chanson. Pour elle, c’était une espérance. Faire et défaire ses valises. N’être jamais longtemps au même endroit. Fuir. Se cacher. Arriver dans des villes où personne ne peut la reconnaître. Entendre de nouveaux langages, se découvrir neuve dans de nouveaux regards. Toute sa vie, depuis qu’elle est enfant, à prendre des trains en marche. Ceux qui viennent frapper à sa porte trouvent l’écriteau : partie sans laisser d’adresse. Je me suis perdu dans ses itinéraires. Des trains, des voitures, des avions, des frontières traversées, des mers. Comme une tournée toujours recommencée. Mais aussi des visages. Beaucoup de visages, comme un voyage plus impatient encore. Sans y croire. Comme un jeu, là encore. Et puis… Je vais reprendre les mêmes mots. J’aurai l’air de me répéter. Mais je n’en vois pas d’autre. Le seul moment où elle cesse de jouer, où elle devient elle-même, c’est en scène. Aucun comédien n’acceptera de le croire. Je le sais. Pour un comédien, entrer en scène et jouer, c’est faire un métier, sans que rien de son être profond ne soit en cause. J’en sais beaucoup qui vont hausser les épaules, si j’affirme que, pour Barbara, c’est le contraire. La vraie Barbara, celle qui vit sa vraie vie, c’est celle qui s’est enfermée dans sa loge, qui s’est lentement recréée, celle qui ne voit qu’aux lumières, qui ne parle que dans son sommeil. Entrer en scène, pour elle, ce n’est pas faire un métier, c’est rejoindre sa vérité.)

- Je ne suis pas du tout un poète.

Ce mot l’effraie. Elle s’en défend, devient presque véhémente.

- Il y a des poètes parmi les chanteurs, des vrais. Pas moi.
Elle répète.
- Pas moi.

Là encore, elle voudrait bien. Ce serait moins difficile. S’asseoir, le matin, à sa table, prendre sa plume, écrire une chanson, avec des mots qui vous obéissent facilement, en regardant sa montre, de temps en temps, parce qu’un éditeur doit venir l’entendre à midi, et qu’il faut tenir ses promesses. Etre parolier, comme on est tourneur ou maçon. Faire un métier. Travailler sur commande. Choisir ses thèmes et les exploiter. Penser à l’été, à Cuba, à la bombe, à la TVA, à la jeunesse, à la vieillesse, à la montagne, aux jeux Olympiques. Avoir son répertoire et ses fichiers. Inventer des histoires. En découvrir d’autres dans les journaux. Faire un tri. Si l’on est aussi interprète, savoir ce qu’il faut garder pour soi, et ce qu’on peut donner aux autres. S’écrire des chansons sur mesure, comme on se fait faire un costume, pour qu’elles vous aillent bien.

Pour elle, c’est autre chose. Elle s’éveille la nuit. Elle a un petit morceau de musique dans la gorge qui bouge et la gêne. Elle se lève, branche son magnétophone, se met au piano, enregistre le petit morceau de musique, se rendort sans comprendre. Le lendemain, elle ne se souvient plus. Elle le retrouve par hasard, quelques semaines ou quelques mois plus tard, l’écoute comme s’il était de quelqu’un d’autre et ne sait pas pourquoi il recommence à bouger.

- Je ne peux écrire qu’après une déchirure.

L’un des chiens a couru plus vite que les autres. Il se détache de la meute et mord. L’animal se débat avec un cri bref.

(Elle n’a jamais appris à écrire la musique. Elle serait incapable de tracer des notes sur une portée. Elle travaille au magnétophone. Pour ceux qui aiment les détails, c’est à l’aide de cet appareil qu’elle a pu passer l’examen de la SACEM. Tout s’inscrit sur la bande magnétique, les ratures, les reprises, les hésitations, comme les nappes en papier des restaurants servent de brouillons à certains poètes. J’ai passé une nuit entière, dans son appartement, à écouter ces bandes, pour tenter de comprendre comment elle travaillait. Ce qui est tout de suite évident : elle ne sépare pas les paroles de la musique, comme font les gens de métier. Tout vient ensemble. Elle avance note après note, et mot après mot, comme quelqu’un qui creuse un tunnel avec la main, et rejette la terre par poignée, à la recherche de la lumière. Elle ne sait jamais où elle va, ni par quel chemin, mais elle avance. Elle travaille à son piano, en chantant, comme si elle était en scène. Comme si le public était là. Souvent quelqu’un joue ce rôle. Quelqu’un qu’elle appelle à l’aide, qui s’enfonce dans un fauteuil, qui ne parle pas, qui « fait le mur ». Si le mur ne renvoie rien, c’est qu’il faut reboucher le tunnel, et creuser dans une autre direction. C’est long. C’est la patience, l’obstination, l’aveuglement. Mais la chanson terminée, elle reprend conscience. Là est le vrai danger. Avec la lucidité, le doute réapparaît. En une seconde, tout peut être détruit. L’avantage des magnétophones, c’est qu’en appuyant sur un bouton rouge, on efface la bande. A propos de cette écriture, où paroles et musique apparaissent ensemble, Pierre Hiegel parle de lied : « Une mélodie, c’est une musique qui accompagne un poème. Mais on peut mettre cette musique sur d’autres poèmes. Ainsi Brassens a écrit pour « La Prière » de Francis Jammes une musique qui lui a servi pour le poème d’Aragon : « Il n’y a pas d’amour heureux ». Mais, dans un lied, on ne peut pas séparer la musique du poème. Ils n’existent pas l’un sans l’autre. » Barbara le sait très bien, qui redoute de voir ses paroles dépouillées de leur musique : « Elles sont ridicules, quand elles sont toutes nues… ». Et sa véhémence de tout à l’heure devant le mot poète, s’explique aussi par là. Une précision encore. Elle n’a rien appris d’autre, mais elle a appris à chanter. A quinze ans, elle sonne chez Madame Thomas-Dussequet, au Vésinet : « Madame, je veux chanter. » De but en blanc, la porte à peine ouverte. Le professeur accepte cette élève si décidée. Elle fait de vraies études, obtient de vrais succès : un premier prix à l’Ecole Supérieure de musique, et, en 1947, le Prix Léopold Bellan. Ses camarades de cours : Jacques Mars, Michel Sénéchal. 1948 : elle se présente au Conservatoire. Elle chante le récit de la messagère, de l’Orféo de Monteverdi, une ballade des Visiteurs du Soir et La Ronde de Paul Fort et Jean Hubeau. Répertoire tellement surprenant qu’on en parle encore. Louis Beydts, alors directeur du Conservatoire, parle déjà de music-hall. Elle est reçue, comme auditrice libre, dans la classe de Maître Paulet. La même année, elle est engagée dans les Choeurs de Violettes Impériales à Mogador. Pour que ce calendrier de carrière théâtrale soit complet : 1960, elle joue au Petit Théâtre de Paris une opérette de Willemetz et Van Parys, Jeux de Dames, où elle est habillée en garçon.)

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